samedi 24 juin 2017

Jonathan Strange & Mr Norrell de Susanna Clarke

Synopsis : Il y a des siècles de cela, du temps où la magie existait encore en Angleterre, le plus grand magicien de tous était le roi Corbeau. Enfant d’homme élevé par des fées, le roi Corbeau mêla sagesse féerique et humaine raison pour fonder la magie anglaise. En 1806, année où commence le roman, il n’est plus guère qu’une légende. L’Angleterre est gouvernée par un roi fou, Lord Byron bouleverse les mœurs autant qu’il révolutionne la poésie, les guerres napoléoniennes ravagent le pays… et plus personne ne croit à la pratique de la magie. Or voici que Mr Norrell, le reclus de l’abbaye de Hurtfew, lance un défi aux magiciens théoriciens qui pullulent dans le pays : il prouvera qu’il est le seul véritable magicien du pays. [...]

Fantasy - 1144 pages - Editions Le Livre de Poche (2008)

Avis : Il me fallut l'impulsion donnée par le Challenge Printemps Elfique 2017, pour enfin m'attaquer à ce gros pavé aux allures un peu austères, avec sa couverture noire et les quelques avis partagés, glanés ça et là.

Précisons d'abord que c'est le premier roman de Susanna Clarke, et qu'elle mit près de 10 ans à l'écrire... Mais lorsque vous connaîtrez le pedigree de l'animal, vous comprendrez pourquoi ^_^ 
Voyez un peu :
En 2005, Prix Locus du meilleur premier romanPrix Hugo du meilleur romanPrix World Fantasy du meilleur roman, roman de l’année par le Time Magazine, Prix des Lecteurs du Livre de Poche, il a même été proposé pour le Man Booker Prize de 2004.

Et ce n'est certainement pas moi qui vous dirais que ce palmarès n'est pas amplement mérité, tant j'ai adoré cette histoire, et la plume qui nous la raconte !

L'histoire commence dans l'Angleterre de 1806, gouvernée par un roi fou, George III. 
Dans la ville d’York, une société de "gentlemen magiciens" se retrouvent chaque 3ème mercredi du mois afin de palabrer et se quereller sur l’histoire de la magie anglaise, alors qu'aucun d'eux n’a jamais jeté le moindre sort. L'arrivée d'un nouveau membre bouleverse la réunion, et l'avenir de l'Angleterre par la même occasion, avec sa judicieuse question :
« Pourquoi n’y a-t-il plus de magie en Angleterre ? »
Question centrale du roman, mais que ces messieurs n’apprécient guère, tant ils sont incapables d’y répondre.

— Elle présuppose que les magiciens ont plus ou moins le devoir d’appliquer la magie, ce qui est évidemment absurde. Vous ne voulez pas insinuer, je présume, que les botanistes ont pour tâche de concevoir de nouvelles fleurs ? Ou que les astronomes devraient peiner afin de réarranger les étoiles ? Les magiciens, monsieur Segundus, étudient la magie qui a été réalisée par le passé. Pourquoi devrait-on en attendre davantage ?

Un dénommé Norell va pourtant leur démontrer le contraire ! Magicien solitaire, taciturne, et peu courtois, il passe jour et nuit à étudier les textes magiques les plus rares dans son immense bibliothèque jalousement gardée de l'abbaye de Hurtfew, 

Il ne parlait presque jamais magie et, quand il s’y risquait, c’était comme une leçon d’histoire et personne ne pouvait supporter de l’écouter.

C'est lors d'une démonstration à distance fort concluante, qu'il prouve que la magie anglaise n'a pas disparu, et fort de ce succès, il accepte de quitter sa bibliothèque pour rejoindre Londres afin de mettre ses talents au service de la couronne, plongée en pleine tourmente de guerre napoléonienne.
Mais un autre magicien va alors sortir de l'ombre lui aussi, un certain Jonathan Strange !

Strange ne connaît aucun texte de magie, et son don s'est exprimé grâce au hasard d'une rencontre et de quelques sorts spectaculairement réussis. Il manque cruellement d'expérience et de savoir magique, c'est pourquoi lorsque Norell accepte, non sans réticences, de le prendre comme élève, son talent va vite se démultiplier. D'un naturel bien plus agréable que Norell, il va bientôt faire concurrence à son maître et séduire les hautes sphères de l'état.

Maintenant que les présentations de nos deux compères magiciens sont faites, je vais tenter de vous expliquer pourquoi j'ai tant aimé ce roman.

C'est le style qui m'a séduite en premier. Distingué sans être pompeux, il m'a immédiatement donné l'impression d'entrer dans l'un de ces grands classiques de la littérature anglaise du XIXème que j'affectionne tant. Il n'est pas étonnant que certains critiques aient fait le rapprochement avec du Jane Austen, auteure préférée de Susanna Clarke d'ailleurs.

L'Angleterre y est glorifiée dans tout ce qu'elle détient de légendes ancestrales, nous imprégnant totalement de la croyance que le berceau de la magie est bien originaire de ses terres.
Pour le prouver, l'auteure créé le personnage fictif de John Uskglass, dit Le Roi Corbeau, disparu depuis des siècles, il fût le souverain grâce auquel la magie se déversât sur le monde entier, créant des routes entres les mondes féeriques et celui des humains.
Les annotations relatives à la légende de ce Roi Corbeau sont prodigieusement considérables ! Répertoriées en fin d'ouvrage, elles donnent une envergure impressionnante de précision à cet héritage mystique créé de toutes pièces par S. Clarke. Chapeau bas !!!

La relation entre les deux magiciens est une source d'intérêt grandissant à mesure que l'un influence l'autre, et vice-versa. Jusqu'à la fin, on se demande comment elle va évoluer. Les jalousies vont-elles assombrir l'aube de leur amitié  ? Mesquinerie, rivalité, et même perfidie, sèment la discorde et nous absorbent dans des conjectures étonnantes !

La féerie est ici représentée par un garçon-fée particulièrement cruel ! "Le gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon" est un personnage vraiment très réussi, qui s'est introduit dans le monde des humains à cause de Norell, et qui va tout au long du roman instiller une atmosphère malfaisante.
Maître du manoir des Illusions-perdues, les victimes de ses enchantements sombrent dans l'aliénation sans parvenir à se faire aider.
La frontière entre raison et folie est un thème important du récit. Strange lui-même se prête à des expériences afin de découvrir si la lisière entre les deux ne mérite pas d'être franchie afin d'accroître ses pouvoirs magiques, donnant lieu à des pages absolument captivantes !

Je vais m'arrêter là, mais vous imaginez bien qu'avec ses 1144 pages (en format poche), je pourrais encore continuer longtemps ;-)
C'est un roman qui se déguste posément. Ne venez pas y chercher des scènes d'action retentissantes sous peine d'être déçu(e)s ^^ Ici nous sommes dans la lenteur maîtrisée, dans le souci du détail, le temps nécessaire à une immersion british travaillée et appuyée.
Les personnages sont nombreux mais jamais on ne s'y perd tant le savoir-faire est éprouvé, à l'image d'un ballet, les chorégraphies sont si subtilement exécutées que tout paraît fluide et étourdissant à la fois.

Qualifié de chef-d'œuvre par certains critiques, je ne peux que me ranger de leur côté tant mon appréciation sera définitivement scellée par l'éblouissement que me laisse cette lecture !

En 2015, la BBC produit Jonathan Strange & Mr Norrell en mini-série de 7 épisodes. Je vais laisser s'écouler un peu de temps avant de la regarder, histoire de faire perdurer la magie du roman 💖

Ne manquez pas l'avis d'Acr0 !!!

vendredi 9 juin 2017

Sépulcre de Kate Mosse

Synopsis : Octobre 1891 : la jeune Léonie Vernier et son frère Anatole quittent Paris pour le Domaine de la Cade, à quelques kilomètres de Carcassonne. Dans les bois qui entourent la maison isolée, Léonie tombe par hasard sur les vestiges d'un sépulcre wisigoth. Au fil de ses recherches, elle découvre l'existence d'un jeu de tarots dont on prétend qu'il détient les pouvoirs de vie et de mort. Octobre 2007 : Meredith Martin arpente les contreforts pyrénéens dans le but d'écrire une biographie de Claude Debussy. Mais elle mène aussi une enquête sur ses propres origines. Armée d'une partition pour piano et d'une vieille photographie, la voilà plongée malgré elle au coeur d'une tragédie remontant à plus d'un siècle, où le destin d'une jeune fille, disparue par une nuit funeste, se mêle inextricablement à une dramatique histoire d'amour.

Thriller historico-ésotérique - 819 pages - Le Livre de Poche (2009)

Avis : C'est à l'occasion du retour sur la blogosphère de l'adorable Misspendergast que nous avons décidé de fêter nos retrouvailles pour une lecture commune autour de ce roman :)

Kate Mosse est une auteure anglaise qui partage sa vie entre le Sussex, et la ville de Carcassonne. D'ailleurs, l'intrigue de son célèbre roman Labyrinthe, ayant remporté un British Book Award, se déroulait dans la cité de Carcassonne.
Cette région française semble exercer sur elle une étrange fascination, puisqu'une fois encore, dans Sépulcre, Kate Mosse nous emmène dans ce beau département de l'Aude, pour y mettre en scène un thriller historique teinté d'ésotérisme, et déployé autour de deux époques, mais aussi de deux jeunes femmes aux destins étroitement mêlés et racontés en alternance.

L'une s'appelle Léonie et évolue en 1891 dans une ambiance romantico-gothique pleine de mystère. C'est une jeune et jolie parisienne, curieuse et volontaire, vivant avec sa mère et son frère auquel elle est d'ailleurs très attachée. Elle aime la musique de son voisin du dessous, un certain Debussy, et se passionne pour les histoires de fantômes.
Lorsqu'elle se retrouve subitement invitée par une tante devenue veuve, dans le domaine familial de feu son oncle, c'est le désir d'aventure qui l'emporte sur la perplexité que suscite le sentiment de mauvais souvenirs que les silences de sa mère laissent pressentir.

L'héroïne de 2007, s'appelle Mérédith. C'est une jeune américaine qui décide de profiter d'un voyage en France, à l'occasion d'une biographie qu'elle écrit sur Debussy, pour revenir sur les traces d'un passé familial très nébuleux.
Une partition de musique accompagnée d'une vieille photo en noir et blanc, ainsi que des cartes de tarots curieusement mises sur son chemin lors de sa brève halte à Paris, vont la mener dans les pas de Léonie, et surtout jusqu'à ce mystérieux Domaine de la Cade, dans la ville de Rennes-les-bains, elle aussi ^_^

Pour être tout à fait honnête, le récit de 1891 a nettement remporté ma préférence, et me donne envie de dire qu'il se serait presque suffit à lui-même !

Un texte de Baudelaire (recopié ci-contre) précède le début du roman, et introduit terriblement bien la scène d'ouverture dans le cimetière de Montmartre, en mars 1891, au cours duquel un simulacre d'enterrement dresse d'emblée un climat troublant.
J'ai particulièrement aimé l'ambiance gothique qui plane sur le mystérieux Domaine de la Cade. Une ombre maléfique s'y tapit, et prend consistante à mesure que les pages se tournent, provoquant très vite chez le lecteur l'envie d'en savoir davantage ^^
La douce et fantasque Léonie mérite aussi une mention spéciale, et pourrait presque être une héroïne à la Brontë ^^ Avide de récits occultes, sa curiosité et la découverte d'un livre très étrange, vont l'entraîner jusqu'au fameux Sépulcre, dans lequel des forces invisibles et terrifiantes se cachent.
" Un moment elle resta à fixer les dernières lignes du manuscrit. Quelle histoire extraordinaire. Une mystérieuse interaction entre la musique et le lieu avait donné vie aux figures des cartes et, si elle avait bien compris, appelé ceux qui étaient passés de l’autre côté. Au-delà du voile… comme l’indiquait le titre inscrit sous le papier paraffiné. "
Les dissimulations de son frère, les énigmatiques tourments de sa tante, et la présence d'un inconnu malfaisant dont elle ne soupçonne rien, ne font qu'ajouter une atmosphère mélancolique et très romanesque à l'histoire.

Lors des retours dans le présent, il est vrai que ce que découvre Mérédith en 2007 apporte un éclairage supplémentaire sur certains événements du passé. Mais malgré cela, je me suis beaucoup moins passionnée pour son histoire personnelle, hormis les passages en corrélation avec Léonie.
Habituellement, j'aime beaucoup les sauts entre deux époques, et l'idée que deux fils conducteurs soient prédestinés à se rejoindre vers l'apogée me stimule toujours.
Mais là, j'ai ressenti un déséquilibre durant la partie contemporaine.
Les développements autour du Tarot divinatoire (d'ailleurs, le jeu Bousquet, dont il est continuellement fait référence, n'existe pas ^^), ou la reprise des légendes sur le trésor de Rennes-le-Château, ne m'ont guère captivée, contrairement aux chapitres sur les événements de 1891.

C'est donc avec un sentiment mitigé que j'ai quitté ce Sépulcre.
Avec le recul de quelques jours, je constate que s'estompe déjà l'histoire de Mérédith, et qu'elle ne fera pas le poids face au charme opéré par la fiévreuse Léonie.
Mais même si le souvenir jalousement gardé de cette atmosphère gothique de 1891 se fera au détriment des chapitres de 2007, je sais maintenant que Kate Mosse détient certaines clés ouvrant sur un passé fantastiquement romanesque !

Avril :Thriller, polar, policier
Thriller 2/3 - 5 points