samedi 25 novembre 2017

Une terre d'ombre de Ron Rash



Synopsis : Laurel Shelton est vouée à une vie isolée avec son frère — revenu de la Première Guerre mondiale amputé d’une main —, dans la ferme héritée de leurs parents, au fond d’un vallon encaissé que les habitants de la ville considèrent comme maudit : rien n’y pousse et les malheurs s’y accumulent. Marquée par ce lieu, et par une tache de naissance qui oblitère sa beauté, la jeune femme est considérée par tous comme rien moins qu’une sorcière. Sa vie bascule lorsqu’elle rencontre au bord de la rivière un mystérieux inconnu, muet, qui joue divinement d’une flûte en argent. L’action va inexorablement glisser de l’émerveillement de la rencontre au drame, imputable exclusivement à l’ignorance et à la peur d’une population nourrie de préjugés et ébranlée par les échos de la guerre.

Thriller - 275 pages - Editions Points (2015)

Avis : Ron Rash est un auteur américain qu'il me tardait de découvrir ! Né en Caroline du Sud en 1953, il est écrivain, poète, nouvelliste, et auteur de romans policiers. Celui-ci, Une terre d'ombre (The Cove), a d'ailleurs remporté le Grand prix de littérature policière en 2014, et a été bien classé dans la liste des best-sellers du New York Times.

L'histoire se déroule en 1918, avant la fin de la guerre, dans un vallon sombre et encaissé situé dans les Appalaches, en Caroline du Nord. Dans cet endroit isolé, vit une jeune femme Laurel, et son frère Hank, revenu des combats amputé d'une main. Leurs parents sont morts, leur laissant ce bout de terre, acquis à moindre coût, sans connaître sa sinistre réputation.

Un lieu maudit, aussi, pensait la plupart des habitants du comté, maudit bien avant que le père de Laurel n’achète ces terres. Les Cherokee avaient évité ce vallon, et dans la première famille blanche à s’y être installée tout le monde était mort de la varicelle. On racontait des histoires de chasseurs qui étaient entrés là et qu’on n’avait plus jamais revus, un lieu où erraient fantômes et esprits.

Dans le petit village de Mars Hill, Laurel est considérée comme une sorcière en raison d'une tache de naissance. On la fuit, la rejette comme une paria. Elle devient même la victime d'un horrible pari. Heureusement que Hank est rentré, car lorsqu'il était sur le front, elle se sentait si seule dans le vallon, qu'elle se demandait si ce n'était pas ça être un fantôme : un être isolé des vivants ?

Je crois que rarement un lieu m'a semblé aussi oppressant que le vallon au début de ma lecture ! Une terre d'ombre, comme le révèle bien son titre. Inquiétante, et dominée par d'immenses falaises, qui nous écrasent dès les premières pages, le soleil s'y faisant trop rare et l'horizon inexistant.
Et pourtant, pourtant... si ce n'était pas cet endroit qu'il fallait craindre le plus, mais plutôt la stupidité et la folie des hommes ?

Des hommes brisés et mutilés par la guerre, revenus ivres de haine et de vengeance envers les Allemands. D'autres, abrutis de préjugés, lâches, ignorants ou superstitieux ne sont pas bien fréquentables non plus. Un triste panel donc, mais dans lequel se détache aussi une petite poignée de belles personnes, comme Slidell, le seul qui accepte de descendre dans le vallon pour aider Hank une heure ou deux chaque jour, malgré ses soixante et onze ans. Ou Mlle Calicut l'institutrice, qui a toujours eu de l'affection pour Laurel, sa meilleure élève, victime de tant d'injustice.
Sans oublier Walter... Walter au sujet duquel je resterai muette, et vous comprendrez pourquoi en découvrant ce personnage autour duquel tout le récit tourne.

Rapidement, le danger nous semble plus présent dans le village que dans cet endroit sauvage et préservé qu'est le vallon. L'isolement doit-il être le prix à payer pour fuir le comportement hostile des villageois ? Est-il permis d'y laisser entrer l'amour, comme un rayon de soleil ? Peut-on espérer voir le bonheur s'y inviter un jour ?
Difficile à croire, tant ce qui prédomine, est la sensation d'un brouillard chargé d'une tragédie prochaine qui s'épaissit de pages en pages pour aboutir à un dénouement pour lequel je m'étais préparée, fort heureusement...

Avec ce roman, je constate une fois de plus que je suis sensible à ce genre littéraire qu'est le "nature writing". J'aime quand la nature prend le premier rôle et qu'elle s'extériorise dans toute sa puissance. Ron Rash en est amoureux, cela se ressent à chaque pages, et il sait nous la rendre intimidante et majestueuse à la fois.
Il aura su graver des images fortes, qui me resteront, comme :

- La magie d'un vol de perroquets de Caroline du Nord, aux couleurs éclatantes, exterminés par les colons civilisés, enclins à déforester les terres américaines pour l'agriculture. Seule espèce de perroquet endémique, c'était l’oi­seau le plus coloré de toute l’Amé­rique du Nord, et il a disparu... Quelle tristesse !

- Un rocher, au bord de la rivière, inondé de soleil où Laurel met son linge a sécher et se réchauffe quelques instants. Un endroit symbolique, et un îlot de bonheur dans le vallon.
« Petite, le rocher lui avait semblé une énorme main qui la sortait de la tristesse du vallon.»

- Un air de flûte, Comme ce jour où Laurel entend cette musique troublante...
« Ce qui rendait la musique d’autant plus triste, car elle ne racontait pas l’histoire d’un amour perdu, d’un enfant ou d’un parent disparus. On aurait dit qu’elle racontait tous les deuils qui avaient jamais existé.»

Ron Rash nous offre ici un condensé de son talent avec ce thriller dramatique ! En peu de pages, il parvient à faire naître une intensité qui augmente crescendo. Il zoome sur un lieu sauvage et d'apparence inhospitalière, comme ce vallon ombreux, pour que les exactions des hommes et l'injustice de la guerre nous apparaissent derrière un verre grossissant, encore plus cruelles et affligeantes.
Je suis ressortie de cette terre d'ombre avec une envie de ciel bleu et d'horizon dégagé, comme après avoir essuyé un sinistre orage ! De ses prémices jusqu'aux détonations finales, en passant par toutes les étapes : atmosphère lourde, nuages noirs et chargés d’électricité qui s'avancent inexorablement, etc... j'ai senti le tonnerre gronder et se rapprocher, dans l'attente de la fulgurance irrémédiable de la foudre qui allait s'abattre...

Voilà ma prédilection pour la littérature américaine une fois encore furieusement renforcée ;-)
Chronique à découvrir chez : Le Chat du Cheshire

28 commentaires:

  1. Très tentant, j'ai beaucoup aimé Le Chant de la Tamassee.

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    1. Tu accentues mon envie de lire cet autre titre déjà repéré !!! Merci de ta visite :)

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  2. Encore un titre qui fait envie. Y a du mystère dans tout ça, une angoisse palpable liée à la terre et, apparemment, surtout aux hommes. Je sens que ça peut être une lecture tout à fait en adéquation avec ce que j'aime ressentir.
    Bref, big envie d'acquérir ce livre de Ron Rash (et comme ça je découvrirai l'auteur!)

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    1. Voilà un résumé très juste ! Je suis convaincue que ce roman te plairait ! L'histoire renferme une sensibilité et une puissance mêlées qui sauraient te faire vibrer, c'est sûr ! C'est un auteur que tu peux ajouter sur ta liste sans hésiter ;-)
      Merci de ton intérêt, qui sera récompensé si ce roman arrive jusqu'à toi :)

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    2. Si mon résumé est juste c'est que tes mots ont fait mouche. J'ai encore plus hâte avec ce que tu ajoutes, de me confronter à cette histoire. Vraiment!
      Merci Lupa

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    3. Grazie 😊 Impatience partagée d'en reparler avec toi !

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  3. ça a l'air bien oppressant ce livre et il donne bien envie. Je vais me le noter

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    1. Tu fais bien de le noter, c'est vraiment un super roman à découvrir ! Toi qui aimes le suspens, tu serais servie ;) Merci pour ta visite :)

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  4. Ah! J'avoue que je suis assez partagée. Ton enthousiasme est palpable à travers cette critique. L'enchantement effleure chacun de tes paragraphe et tu deviens plutôt convaincante. Il y a un mais : à la base ce n'est pas un style qui me séduit car un poil trop contemplatif (pas que j'y sois réfractaire non plus).
    Bref, je vais y songer et je reviendrai lire ta critique pour me décider.
    Merci c'était très chouette!

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    1. Je ne l'ai pas trouvé contemplatif, et si c'est ce que tu redoutes, c'est que je me suis mal exprimée ^^ C'est un roman qui met en avant le côté impressionnant de la nature et de l'influence qu'elle peut exercer sur les hommes, sans la décrire sur des pages et des pages. Par exemple, l'évocation de l'extinction de ces perroquets se fait juste sur quelques lignes, avec force et finesse.
      C'est un roman court, sans longueurs, et assez percutant, même si le dénouement est, au bout du compte, prévisible... Mais ce n'est pas là l'important ^^
      Merci à toi pour ta curiosité, toujours porteuse de passionnants échanges :)

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  5. Un gros coup de cœur aussi pour moi, vraiment un livre marquant !

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    1. Je viens de remonter jusqu'à ton billet, et l'ai ajouté au mien justement ;) Nous avons toutes les deux été conquises, c'est cool de se retrouver sur ce livre, merci :)

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  6. j'aime beaucoup ce genre de romans aussi mais j'avoue que je ne connaissais pas du tout celui ci

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    1. Chouette ! Alors j'espère que tu auras l'occasion de le lire ;-) Merci d'être passée :)

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  7. Ah nature writing, je ne savais pas que ça s'appelait comme ça mais c'est un style que j'aime beaucoup :) (j'appelais ça "man vs wild" xD)
    Ce roman pourrait franchement me plaire, je me le note un grand merci pour cette nouvelle découverte !

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    1. J'ai découvert cette appellation dernièrement, moi aussi ;-) C'est un roman que je te recommande chaudement, étant convaincue par avance qu'il te plairait !
      Merci à toi pour ce retour enthousiaste :)

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  8. Waouh, sacré chronique, on a l'impression d'y être!!!
    Tu donnes envie en tout cas de se pencher sur ce livre?

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    1. Merci beaucoup, c'était le but recherché, alors je suis absolument ravie :)

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  9. Oui ! comme toujours une chronique qui donne envie, on sent que c'est un roman d'atmosphère qui t'a littéralement envouté... je prends note de cet auteur inconnu pour moi et rallonge ma liste de noel de quelques centinmètres. bises ma Lupa !

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    1. Eh bien ces quelques centimètres concédés seront judicieusement utilisés, je te le garantis ! C'est un roman qui te séduira, à coup sûr ;-) Bises en retour ma Lili, et merciiiiii !!! :)

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  10. Ouhla alors l'atmosphère est vraiment sombre, j'avoue que ce n'est pas du tout mon genre et surtout pas pour cette saison ahah j'ai besoin de légèreté Je ne sais pas si je tenterais mais je le note tout de même, Merci pour la découverte !

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    1. Je comprends tout à fait ! Je suis sûre que trouveras de bons romans "feel-good" pour cette période cocooning, ils ne manquent pas ! Et j'aurais le plaisir de découvrir tes découvertes en la matière en passant te lire ;-) Merci de ta visite :)

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  11. je garde un excellent souvenir de cette lecture assez "rude" ! :-)

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    1. Rude, c'est exactement le terme qui convient ! Merci pour ton petit mot :)

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  12. C'est un auteur qui me fait envie depuis longtemps et sur lequel je lorgne depuis autant de temps. Mais je suis raisonnable... Même si c'est dur!

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    1. Une révélation pour moi cet auteur ! Je me sens donc obligée de t'encourager à ne PAS être raisonnable sur ce coup-là. Tu reprendras tes bonnes résolutions l'année prochaine... enfin dans 5 jours ;-) Merci, et à bientôt :)

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  13. bel article qui me donne vraiment envie de découvrir cet auteur encore inconnu pour moi!

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    1. Merci, c'est gentil :) Je suis vraiment contente de te l'avoir fait découvrir ! À bientôt :)

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