dimanche 31 décembre 2017

L'oiseau d'Amérique de Walter Tevis

Synopsis : Walter Tevis, qui vit à New York, est l'auteur de plusieurs romans réputés — dont L'arnaqueur et L'homme tombé du ciel, tous deux portés à l'écran avec succès.
Sous la chape d'acier du XXVe siècle technologique, l'Amérique s'éteint, doucement mais sûrement. Automatisée, « tranquillisée », stérilisée. Et l'un de ses maîtres est un robot, Spofforth, splendide prototype de race noire, aux facultés intellectuelles inouïes. Mais les systèmes trop parfaits sont fragiles... Ainsi Spofforth, par la faute de son concepteur, a gardé un coupable souffle d'âme... Ainsi Paul, petit fonctionnaire soumis, découvre par hasard, soudain émerveillé, les secrets de la lecture depuis longtemps bannie. Il les partagera avec Mary Lou, la jolie rebelle qui refuse ce monde mécanisé. Un robot capable de souffrir, un couple qui redécouvre l'amour et les mots, est-ce l'ultime chance de l'humanité ?


Science-fiction - 386 pages - Editions Folio SF (2005)

Avis : Pour cette dernière chronique de l'année, j'ai choisi de vous parler d'une dystopie ! Non pas que je veuille plomber d'avance 2018, ni jouer les oiseaux de mauvais augures, mais il se trouve que j'ai eu envie de vous faire partager mon retour de lecture, pour un titre qui n'est finalement pas très représenté sur la blogo, et c'est bien dommage ^_^

À un élan de nostalgie pour les : 1984 de George Orwell, Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley, où encore Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, se sont greffés la curiosité, et le plaisir anticipé de le découvrir en lecture commune avec un ami co-lecteur de bon goût, à qui je dédie ce billet ;-)

J'ouvre une parenthèse pour dire que Walter Tevis est aussi celui qui a écrit L'Homme tombé du ciel, le roman ayant inspiré le film L'Homme qui venait d'ailleurs, dans lequel David Bowie tenait le premier rôle. Un rôle qui a profondément marqué l'artiste, au point de l'inspirer pour composer sa dernière oeuvre, la comédie musicale Lazarus à la toute fin de sa vie.

Passablement lassée par les Hunger Games, et autres Divergente, je suis contente de sortir des étagères un roman dystopique plus "ancien".
Attention, il ne s'agit pas d'une antiquité non plus ! Il n'a que 38 ans (deux de moins que le premier film Blade Runner, soit dit en passant), mais a été nommé, en son temps, pour les prix Locus et Nebula du meilleur roman, et revient régulièrement dans des listes de romans d'anticipation préférés chez certains lecteurs.
La Chute d'Icare est un tableau de Pieter Brueghel l'Ancien.
Il prend une place toute particulière dans le roman.
Analyse de l'œuvre ici
Avec un roman de ce genre, vous ne serez pas surpris d'apprendre que le XXVe siècle dépeint ici est sinistre et déprimant. D'ailleurs aucune date précise ne filtre avant le dernier chapitre pour millésimer ce monde. On ne parle plus en mois ou en année, mais en bleus ou jaunes pour se représenter le temps passé.
Une façon de nous aviser que le temps, et l'histoire elle-même, n'ont plus de signification pour le peu d'humains qui restent sur terre, puisqu'ils ne travaillent plus, ne raisonnent plus, ne communiquent plus, ne savent même plus lire, ni même ce qu'était un livre !
Ils se laissent vivre, où plutôt végètent, devant leurs écrans. Ils absorbent des pilules de drogues comme des bonbons, pour ne plus penser, sauf à eux-même, et sont conditionnés pour se répéter inlassablement :
« Pas de questions, relax. ». 
Ils ne sont même plus capables de s'interroger sur les causes du déclin démographique qui s'est dangereusement aggravé, ni même de se rendre compte qu'il n'y a plus eu la moindre naissance d'enfant depuis une trentaine d'années.

Dans cette société déshumanisée à l'extrême, ce sont les robots qui ont entièrement pris le contrôle. Et lorsque le roman commence, nous rencontrons le plus intelligent, évolué, puissant, et éminent d'entre eux, Spofforth. Les premières lignes le concernant nous démontrent que c'est un être sensible et doté d'une conscience. Sa mélancolie et l’obsession provoquées par des rêves récurrents, conséquences du transfert de ceux d'un être humain, font que Spofforth se languit de son immortalité.

Il était le dernier d’une série de cent robots nommés Classe 9, les créatures les plus puissantes et les plus intelligentes jamais conçues par l’homme.
Il existait une technique permettant de faire l’enregistrement de chaque influx neural, de chaque schéma de connaissance d’un cerveau humain et de le transférer dans le cerveau métallique d’un robot. Cette technique n’avait été utilisée que pour les Classe 9.

Tout le récit tourne autour d'un trio : Spofforth, et deux humains, un homme et une femme :
- Mary-Lou, la rebelle, enfuie des dortoirs très jeune. L'insoumise, ayant toujours refusé de prendre les pilules abrutissantes. La marginale, squattant le zoo et se nourrissant des sandwichs excédentaires du distributeur robotisé. L'intuitive, que seul l'instinct guide hors des circuits d'une société réglementée par les IA.
- Paul Bentley, le professeur de l’Ohio formaté, et discipliné depuis l'enfance. Celui par qui tout va commencer, ou finir, selon les points de vue. Celui qui découvre par hasard un savoir depuis longtemps oublié des humains, et qui pourrait bien être au centre de ce récit.
Ce savoir c'est la lecture, et par extension, les livres, la connaissance, l'histoire, le patrimoine de l'humanité, et la liberté !

Le propos central de l'auteur tourne effectivement auteur de cette idée, que l’abrogation de la lecture  et la prohibition de l'accès à la connaissance engendreraient l’aliénation et l'effondrement à terme de l'humanité. Et que par opposition, de la résurrection du savoir naîtrait la rédemption du monde des hommes et l'accès à leur libération.

Toutes ces thématiques ne sont pas nouvelles, et je vous mentirais en disant que cette histoire déborde d'originalité, tant les thèmes évoqués ont déjà été traités dans bon nombre de romans ou de films. Mais son attrait n'est pas là !
J'ai d'abord été frappée par la simplicité et la pureté du style, entraînant une aisance à faire défiler les pages assez étonnante, et qui pour moi, s'apparente à de l'habileté.

La surprise m'attendait aussi au tournant face à la poésie teintée de mélancolie de certaines scènes, et ce, dès le premier chapitre, sur le toit de l’Empire State Building. Je me suis d'ailleurs fait la réflexion comme quoi le titre original de "Mockingbird" était bien plus beau que celui de la traduction.

De la poésie encore, dans le parcours initiatique de Paul, qui découvre l'existence et sa richesse, une fois affranchi de l'aliénation de son ancienne vie. On la retrouve aussi dans des petites phrases, répétées régulièrement dans le récit, pour illustrer l'empreinte et la force que peuvent laisser les mots sur la délivrance de l'esprit, jusqu'ici emmuré.
« Seul l’oiseau moqueur chante à l’orée du bois »
« Ma vie est légère qui attend le vent de la mort, comme une plume sur le dos de ma main. »

L'impression que ce roman n'est pas une dystopie traditionnelle ou un roman de SF classique perdurera en moi ! Je garderai à l'esprit l'image d'une parabole aux contours philosophiques, centrée sur l'âme humaine, la force de l'amour, le recouvrement de toutes les libertés, en passant par celle de vivre ou de mourir. Le futur de l'humanité pourra-t-il être secouru par le pouvoir de la connaissance ? C'est une petite lueur d'espoir qui refusera de s'éteindre une fois le livre refermé.


13 commentaires:

  1. Il est dans la bibliothèque de mon père, il faudra que je lui pique :) !

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    1. C'est une excellente idée ! Je serai ravie d'en discuter avec toi après ;-) Merci :)

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  2. C'est vrai que je n'en avais jamais entendu parler pour le coup !

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    1. Pourtant il mérite que l'on s'y intéresse, d'autant qu'il est très accessible, pour des lecteurs non initiés à la SF ^_^ Merci de ton message :)

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  3. C'est une critique très poétique avec un sujet bourré de spleen. Les HG et autres dystopies modernes surfent sur les mêmes vecteurs, les mêmes cadrages, es mêmes héros et les mêmes intrigues, difficile de ne pas se lasser.
    Tu dis que le roman n'est pas otiginal, mais en son temps il devait faire partie des précurssseurs finalement.
    J'avoue que je suis assez mitigée quat à ce titre. Ta chronique me fait très envie, ma curiosité a placé sa jauge presque au max, mais les romans actuels vont du pessimisme relatif au lugubre assumé et je recherche des trucs plus solaires pour éclairer ces journées tristounettes et pluvieuses.
    Je me le note toutefois! :-)

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    1. Je suis contente qu'un soupçon de poésie émerge de ma chronique, car c'est vraiment ce qui me restera de cette découverte. Sans doute en raison de ce spleen éprouvé par Spofforth justement !
      Précurseur en son temps, et même source d'inspiration chez certains, c'est plus que probable ^_^
      Je ne veux pas trop en dire, mais une lumière filtre entre les pages de cette histoire, et l'espoir d'un renouveau s'invite grâce à ce couple différent des autres humains, tels de nouveaux Adam et Eve du futur. Et ce n'est finalement pas une lecture plombante.
      J'ai un seul petit regret : il ne m'a pas ébouriffée plus que ça... Mais je t'invite tout de même à te faire ton propre avis dessus, imaginant d'ici la critique savoureuse que tu saurais en tirer ;-)
      Merci, et à bientôt :)

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  4. Tu as eu bien raison de vouloir parler de ce roman: je ne connaissais pas du tout, et je suis comme toi, un peu lassée des dystopies modernes. Je crois que je vais me laisser tenter!

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    1. Alors ça, c'est vraiment chouette !!! J'aime beaucoup me tourner vers des romans un peu "oubliés" de temps en temps ^_^ Si tu le lis, peut-être aurons-nous l'occasion d'en reparler ;-) Merci Céline !!!

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  5. Je ne le connaissais absolument pas et je l'ajoute à ma WL car il me tente beaucoup. Depuis que j'ai découvert les plaisirs de la SF, je suis toujours très curieuse d'en apprendre plus, et ce genre de dystopie pourrait me plaire. Je te remercie pour la découverte car sans toi je serais sans doute passée à côté.

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    1. C'est moi qui te remercie pour ta confiance et ton intérêt toujours renouvelés ! Je pense que ce roman pourrait te plaire car il a de nombreux atouts en sa faveur ;-) À bientôt :)

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  6. Tu t'y entends réellement à communiquer l'envie Lupa.
    Nous avons tendance à dire qu'un "vieux" roman n'a rien d'original parce que souvent nous lisons des titres plus récents. Mais ces derniers (pour certains) ne font en fait que reprendre ce qui était "original" à un instant T dans ces vieux titres-là justement.
    Tu as réussi à éveiller ma curiosité par tout ce que tu dis de ce roman. Je me le note parce que je crois que, moi aussi, j'ai envie d'aller vers ces classiques plus tout récents ^^
    Merci!

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    1. C'est un plaisir d'avoir éveillé ton intérêt pour ce roman ! Il devrait davantage circuler selon moi, il est si abordable et plaisant à lire qu'il n'y a aucune raison de s'en priver ! Et puis, tu as raison, c'est toujours bien de se remémorer l'instant T de la création, qui relève même parfois de la pensée visionnaire ;-)
      Un grand merci à toi !

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  7. Et bien j'avais étudié quelque passage de 1984 que j'avais beaucoup apprécié mais je n'ai jamais lu l'intégral (il faudrait)
    J'avais que ma dose de dystopie est passée depuis un moment mais celle "plus ancienne" m'intrigue bien !
    Je suis totalement d'accord, le titre VO est beaucoup mieux ! ahah
    Pour ce roman, il incite à la réflexion. Je dois dire que tu m'as bien tenté !

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